Les parlers jeunes dans un milieu urbain
MAMMERI Soraya, magisterante en science du langage, Ecole Doctorale Algéro-Française, dirigée par Dr. ABDELHAMID Samir. Université de BATNA (ALGERIE).
Résumé :
L'étude des pratiques jeunes n'est pas une réflexion récente plusieurs disciplines ont examinés la spécificité de ces pratiques sociales dans un milieu qui fait émerger une culture urbaine (les graffitis, le rap, le style vestimentaire, les formes linguistique (l'argot, le verlan), nous soutenons l'idée d'une distanciation critique des travaux existants pour une modélisation théorique des traces discursives imparties aux faits dits urbains. Le présent texte se veut être d'abord une incitation à la réflexion sur l'urbanité langagière , et revendique l'absence de corpus propres et la référence à des corpus pré_existants.
Mots clés : le parler jeune/ territoire/ insécurité linguistique/ sociolinguistique/ identité/ individuation linguistique/ urbanité langagière.
Un parler spécifique des jeunes, dit « parlers jeunes » qui est une variété de français, cet objet social marqué par l'idéologie, très diverse, souvent passionnelle et polémique. C'est l'équivalence discursive avec « parler des banlieues », avec « cité » (parler/français des ou de la cité(s)),...Cet aboutissement multilinguisme est issu des migrations récentes et des locuteurs populaires en général.
Suite à l'émergence de ce parler deux courants linguistique se sont penchés sur l'étude des pratiques langagières des jeunes, le 1er courant sur les variations des langues circonscrites dans les cités, les banlieues, les quartiers (approche variationniste), le 2eme est linguistique formelle, la spécificité est sur la morphologie lexicale ou argotologique.
La communication des jeunes est une forme linguistique spécifique avec un registre de langue codé, c'est une marque d'individuation linguistique, cette pratique langagière est une minoration linguistique qui est à la recherche d'une légitimité linguistique passerait donc par la création d'un parler particulier qui leur signifiera une sécurité identitaire .
Les recherches linguistique ressort que le « parler jeunes », remplit trois fonctions principales : identitaire (pour appartenir à un groupe), cryptique (pour ne pas se faire comprendre des adultes) et ludique (pour s'amuser). Qui sont ces jeunes ? Ils sont ceux qui ne savent pas et plus parler le français, mais ils ont une identification au groupe de pairs exemplaire de sociabilité, ou inversement ceux qui sont à la source du dynamisme et de la créativité de la langue, mais ils n'ont pas un accès légitime aux espaces publico symboliques, leurs parler sont d'une richesse et d'une diversité édifiante mais pas hors du quartier ou de la cité ?
L'étude du français des cités, du parler dit banlieue montre que le risque est majeur, de renforcer de produire la minoration sociale et linguistique que l'on dénonce , le risque n'est pas grand de laisser croire à ces parlures qui sont le creuset des modifications linguistique à venir ?
QUESTIONS DE LANGUE
Les jeunes exercent une influence non négligeable sur le changement lexical et aussi, de façon plus marginale, sur la syntaxe. L'argot des jeunes, aussi truffé soit il d'emprunts anglais, manifeste même une belle vitalité au plan de la morphologie et de la syntaxe .
Dans bien des domaines, la langue des cités se situe dans un continuum qui caractérise les formes argotiques : une production lexicale foisonnante utilisant des procédures classiques au niveau sémantique et formel, avec des métaphores (un fax pour une fille maigre), des métonymies (un pascal pour un billet de 500F), la transformation des mots par inversion des syllabes (verlan : l'envers), ou par troncation, ou par ajout de suffixes car si l'on observe le langage familier, on s'aperçoit que seul un petit nombre de suffixes ont une grande vitalité dans le vocabulaire actuel. Un des plus florissants me semble être –oche, dans des substantifs fréquemment entendus, au moins dans la bouche des jeunes, comme cantoche, cinoche ou variétoche.
Le suffixe –os, forme plutôt des adjectifs : coolos, débilos, hardos...
Et voila, qu'aujourd'hui, nombre de vocables « jeunes » finissent par entrer dans le français « standard », aussi bien par les chansons (laisse béton chantait Renaud il y a déjà plus de vingt ans) ou les bandes dessinées, que par le cinéma mais aussi les dictionnaires. On relève dans l'édition 1996 du Petit Robert : allumé, baston, beur/beurette, craignos, flipper, galérer, keuf, meuf, etc. Ce pourrait laisser penser que le parler jeune contribue à enrichir et à dynamiser le français contemporain...
Les parlers jeunes sont d'évidence un objet social, ils recouvrent des réalités diversement envisagées par la sociolinguistique et par le corps social en général, parce que son émergence récente dans le champ disciplinaire est indissociable d'une prise de conscience collective , non seulement de l'urbanisation mais d'une culture urbaine en œuvre, d'une modification radicale, le monde qui implique, de façon quasi spectaculaire, du linguistique et, partant, du langagier. Ils signalent, par hypothèse au moins un mouvement social, un autre paradigme discursif, proposent d'autres modèles interactionnels et langagiers, et une identité culturelle et linguistique en émergence.
S'il est vécu sur le mode de l'extrême et de la rupture, le langage fonctionne également comme refuge, lieu de repli sur l'entre soi, protection contre un extérieur mal défini, où l'on risque de se retrouver isolé, vulnérable ; les éducateurs de rue ont noté depuis longtemps que certains jeunes appréhendent de sortir de leur quartier, ne prennent le métro qu'avec réticence quand ils ne peuvent pas l'investir en bande, ils font peur mais ils ont peur aussi .
La territorialisation (Bulot, 1999) linguistique des jeunes et l'individuation sociolinguistique sont ce qui permet de caractériser le dynamisme des « parlures jeunes », c'est ce que Fabienne Milliani (2001 :72) souligne : « C'est la concentration géographique de l'exclusion sociale qui favorise un processus d'individuation sociolinguistique, et non pas les différences langagières qui maintiennent ces jeunes dans une exclusion sociale »
Le jeune demeurerait une richesse presque menaçante, obscure mais récurrente.
UNE MEMOIRE SOCIOLINGUISTIQUE ?
« L'identité sociale n'est pas « transmise » par une génération à la suivante, elle est construite par chaque génération sur la base des catégories et des positions héritées de la génération précédente, mais aussi à travers des stratégies identitaires déployées dans les institutions que traversent les individus et qu'ils contribuent à changer réellement ». (Dubar, 200 :122). On peut ainsi considérer les « parlers jeunes » tant pour leurs locuteurs attestés que pour leurs locuteurs présumés, sont et laissent des traces quasi « mémorielles » inscrites dans l'espace citadin.
Figure1:Mémoire et discours
Rapport présent passé
MEMOIRE
(MANIFESTATION DISCURSIVES)
Prépondérance du passé
Prépondérance du présent
Travail de réappropriation du
Passé dans le présent.
Perçu comme une garantie pour
Que l'avenir soit différent.
Transcender les instants et les individus
Extériorité radicale au présent
Ce qui est construit est un pôle de
référence. Chaque période se trouve
Ainsi évaluée en termes de conformité
Figure 2:Mémoire sociolinguistique et discours
MEMOIRE SOCIOLINGUISTIQUE
(MANIFESTATIONS DISCURSIVES)
Prépondérance du présent
Prépondérance du passé
Signalétique langagière
Choix de variété/de langue perçu
Rites d'interaction perçus
Odonyme, graffitis,
Enseignes perçus
Mobilité linguistique perçue
Espace urbanisé
Marquage explicite...
Signalétique linguistique
Odonyme, graffitis, enseignes
Vécus
Choix de variété/de langue vécu
Rites d'interaction vécus
Mobilité linguistique vécue
Espace citadin et urbain
Marquage implicite...
Patrimonialisation
Des territoires et des langues
_Le sens des termes ci-dessous évolue très rapidement. De plus, la signification peut différer en fonction du contexte. Malgré tout, voici quelques expressions du « parler jeune » :
Mots issus du verlan :
Tèje =jeter; Téma =mater; Ouf =fou; Tebé =bete, stupide; Zyva ou Z'y ave =vas-y (interjection pouvant marquer l'agacement); Auche =chaud, dur, difficile
Mots issus de l'anglais :
Se checker =se voir (franglais); Bad tripper =angoisser (franglais), Exemple : « j'ai trop bad-trippé pour mon exa » = « j'ai eu très peur pour mon examen »
Mots dont une partie est tronquée (soit la fin, soit le début) :
Mytho ou Mito =menteur/mensonge (de mythomane); Nimp =n'importe quoi
Mots déjà existant dont les jeunes se réapproprient la signification :
Bouffon =celui qui n'appartient pas au groupe, qui n'est pas pareil; Moyenner =négocier
Autres :
Taf = travail/taffer =travailler (probablement de « travail à faire : t.a.f » mais cela n'est pas du tout certain); Kiffer =apprécier, Ce terme a été très largement utilisé, aussi du fait de la chanson de Diam's, laisse moi Kiffer, qui l'a encore plus diffusé auprès d'un large public »; Tripper =aimer, profiter de manière joyeuse, Exemple : « on était à la foire hier, on a trippé comme des dingues... »; Mec ou gros=signe d'amitié essentiel à toute fin de phrase, Exemple : « Ça va gros ? »; C'est mort=signifie que l'action envisagé n'aura vraisemblablement pas lieu, Exemple : « Tu vas à Lyon demain ? » « Nan gros, c'est mort...
Finalement le sociolinguiste est à cheval sur deux espaces comme l'historien qui st dans deux mondes distinctes et entre le discours présent sur le passé et le discours passé interprété au présent.
Faire de la sociolinguistique urbaine c'est prendre en mesure les traces mémorielles des migrations urbaines, des interactions sociales...et aussi des traces mémorées: des effet des discours sur les espaces.
Et si " les parlers jeunes" étaient un discours politique?